En raison du vieillissement de la population ontarienne, les travailleuses et travailleurs sociaux et les techniciennes et techniciens en travail social sont de plus en plus appelés à soutenir les personnes âgées. Les décisions que prennent les clients plus âgés peuvent être remises en question par des membres de la famille, des proches aidants ou des fournisseurs de services. Dans ces situations, les praticiennes et praticiens se retrouvent parfois dans une situation où ils doivent trouver un juste équilibre entre d’un côté des considérations de sécurité et de l’autre, la dignité, les préférences et le droit de la personne âgée à faire ses propres choix.
Pour Joy Friesen, TSI, cet équilibre a été un thème récurrent tout au long de sa carrière. Joy a travaillé dans divers milieux, notamment en santé mentale, en intervention en cas de crise, en santé publique et en soins palliatifs. Son expérience variée a façonné sa façon de travailler avec des personnes âgées. Une des leçons qu’elle a tirées de son expérience est que les gens ne cessent pas d’être maîtres de leur vie pour la simple raison qu’ils vieillissent, développent des problèmes de santé ou ont besoin de plus d’aide.
Garder la personne âgée au centre des soins
Joy est bien consciente que les inquiétudes de proches concernant le bien-être d’une personne âgée découlent souvent d’une intention bienveillante. Ils ont peur qu’elle tombe, craignent pour sa santé si elle refuse un traitement ou sont sincèrement convaincus qu’un placement dans un environnement avec services de soutien constitue l’option la plus sûre. Les bonnes intentions peuvent parfois conduire à la prise de décisions pour la personne plutôt qu’avec elle. « Sans qu’on s’en rende compte, la bienveillance peut facilement se transformer en contrôle », explique Joy.
Pour les praticiennes et praticiens, cela signifie prendre le temps de comprendre le point de vue de la personne âgée. Que souhaite-t-elle? Que comprend-elle de la situation? Qu’est-ce qui compte le plus pour elle? Cherche-t-on à répondre à un risque réel ou à son propre malaise?
Joy souligne également que la sécurité ne peut constituer la seule mesure de la qualité des soins. La qualité de vie englobe les relations, la vie privée, la culture, les buts, l’indépendance et le sens d’appartenance. Pour une personne âgée, il est souvent plus important pour la personne âgée de demeurer chez elle, de maintenir une routine familière ou de passer du temps avec les gens qu’elle aime, même si ces choix s’accompagnent d’un certain risque.
Une approche adéquate doit commencer par de l’empathie et de la curiosité. Plutôt que de conclure d’emblée qu’un choix est imprudent, les travailleuses et travailleurs sociaux et les techniciennes et techniciens en travail social peuvent prendre le temps de comprendre pourquoi cette décision est importante pour la personne.
Aller au-delà du simple « non »
Le respect de l’autonomie peut débuter par une action aussi simple que l’écoute. Joy se rappelle avoir assisté à des réunions où des professionnels, des membres de la famille et des aidants discutaient des besoins d’une personne âgée alors que cette dernière était assise dans la même pièce. Elle encourage les praticiens à inclure la personne âgée dans ces discussions pour entendre son point de vue. « La première personne à être consultée devrait être la personne âgée elle-même », affirme Joy.
Favoriser l’autonomie ne signifie pas s’attendre à ce qu’une personne prenne des décisions sans accompagnement. Une personne âgée peut avoir besoin de renseignements communiqués en langage simple, de l’assistance d’un interprète, de prothèses auditives, de renseignements écrits ou tout simplement de plus de temps pour assimiler la conversation.
Joy établit par ailleurs une distinction essentielle entre indépendance et autonomie. Une personne peut dépendre d’autrui pour le transport, la préparation des repas, le bain ou la prise de médicaments, mais être capable de décider de la manière dont ces services lui sont fournis. L’accent doit être mis sur ce que la personne peut encore diriger et sur les appuis qui peuvent rendre ses choix possibles.
La même approche s’applique lorsqu’une personne âgée dit « non ». Le fait de refuser des soins à domicile, un traitement ou un autre service ne devrait pas automatiquement être qualifié de résistance ou de non-conformité. Ce refus peut découler de la peur, d’une inquiétude, d’un manque de confiance ou d’une mauvaise compréhension de ce qui est offert.
« Respecter l’autonomie commence par la capacité d’entendre un “non” sans tenter immédiatement de le transformer en un “oui” », explique Joy. Faire preuve d’empathie signifie prendre le temps de comprendre ce qui sous-tend la décision et ce dont la personne a besoin pour se sentir écoutée, comprise et respectée.
Concilier sécurité et dignité
Joy ne considère pas la sécurité et l’autonomie comme des valeurs contradictoires. Elle encourage plutôt les praticiens à se poser la question suivante : Comment réduire les préjudices graves tout en laissant à la personne autant de choix que possible?
Les praticiennes et praticiens devraient commencer par définir le risque. Que pourrait-il se produire exactement? Quelle en est la probabilité? À quel point les conséquences peuvent-elles être graves? La personne comprend-elle les conséquences potentielles?
Si une personne âgée comprend un risque et choisit de l’accepter, Joy encourage les travailleuses et travailleurs sociaux et les techniciennes et techniciens en travail social à se demander comment faciliter la décision de la personne en rendant le risque plus gérable. Elle appelle cette approche la « dignité du risque », reconnaissant que les adultes de tous âges font des choix qui comportent une certaine part de risque.
La réflexion joue aussi un rôle essentiel. Même si les praticiens veulent sincèrement protéger la personne, la bienveillance peut involontairement se transformer en contrôle. Se demander si sa réaction s’appuie sur ce que vit la personne ou sur sa propre anxiété permet d’ouvrir la voie à une approche plus respectueuse.
Comprendre la personne derrière le choix
L’intervention de la famille peut ajouter un degré de complexité supplémentaire. Les origines philippines de Joy lui ont inculqué un profond sens des responsabilités envers les parents et les aînés. Les familles peuvent être très présentes dans les soins à un proche âgé par amour, par respect et en raison d’un sens aigu des obligations familiales. Cet accompagnement doit être respecté, mais il ne doit pas se substituer à la voix de la personne âgée. « La culture devrait susciter la curiosité, non des présomptions », affirme Joy.
Les travailleuses et travailleurs sociaux et les techniciennes et techniciens en travail social peuvent reconnaître l’importance de la famille et de la culture tout en cherchant à connaître les souhaits de la personne âgée. Le même principe s’applique aux préjugés entourant le vieillissement, le handicap ou la qualité de vie. Vivre seul ne signifie pas nécessairement souffrir de solitude. Avoir besoin d’assistance ne signifie pas être incapable. Souffrir de démence ne signifie pas ne plus avoir de préférences.
L’expertise professionnelle apporte des connaissances, mais ne donne pas aux praticiens le droit de contrôler la vie d’une autre personne. La personne âgée est avant tout une personne, pas un diagnostic, un risque ou un ensemble de besoins à gérer.
Bâtir la confiance par le respect
Avec des personnes âgées qui ont l’habitude d’être ignorées, mises de côté ou exclues des décisions, établir la confiance peut prendre du temps.
Joy décrit la confiance comme s’édifiant au fil de « petites expériences répétées de respect ». Présentez-vous. Expliquez votre rôle. Adressez-vous directement à la personne. Demandez la permission avant de discuter de renseignements sensibles. Expliquez l’obligation de confidentialité et ses limites. Respectez vos engagements. Et surtout, acceptez le désaccord.
Une personne âgée n’a pas à être d’accord avec sa travailleuse sociale ou son travailleur social, ou avec sa technicienne ou son technicien en travail social, pour que leur relation demeure empreinte de respect. Écouter ses préoccupations et comprendre les raisons de son désaccord lui montrera que vous accordez de l’importance à son opinion.
Pour Joy, la question que les praticiens devraient poser est simple : Qu’est-ce qui compte le plus pour vous et comment pouvons-nous vous aider à le garder? Poser ces questions est un moyen efficace de réunir consentement, autonomie, sécurité et dignité dans une même conversation en considérant la personne âgée comme maître de sa propre vie.
En fin de compte, respecter l’autonomie ne signifie pas se soustraire à sa responsabilité professionnelle ni ignorer les préoccupations légitimes relatives à la sécurité de la personne. Il s’agit plutôt d’utiliser cette responsabilité pour comprendre la personne, reconnaître ce qui importe pour elle et chercher des moyens de respecter ses choix dans la mesure du possible. L’empathie et le respect sont essentiels pour bien exercer sa profession. Ces deux valeurs créent les conditions d’un consentement éclairé, préservent la dignité et permettent aux personnes âgées de demeurer des participantes actives à leur propre vie. Lorsqu’on prend le temps d’écouter, de remettre en question ses préjugés et de comprendre la personne derrière la décision, on passe d’une simple gestion du risque à la prestation de services sûrs, centrés sur la personne et fondés sur les choix de la personne.
Joy Friesen, M. Éd., MTS, TSI, est travailleuse sociale bilingue, activiste et doctorante à la faculté de travail social de l’Université de Windsor. Elle est actuellement directrice des opérations cliniques à la section de Niagara de l’Association canadienne pour la santé mentale (ACSM). Dans ce rôle, elle s’engage à offrir des soins compatissants, axés sur la personne et tenant compte des traumatismes, tout en assurant un leadership clinique solide.
Anciennement directrice des programmes communautaires à Hospice Niagara, Joy possède une vaste expérience professionnelle et de leadership dans divers domaines, dont la santé mentale, l’intervention en cas de crise, la justice communautaire, le milieu médico-légal, la santé publique et les soins palliatifs. Son travail repose sur l’équité, la justice sociale et un engagement profond à améliorer l’accès à des soins de qualité qui répondent aux besoins des personnes.
Joy défend avec passion le consentement, l’autonomie et la dignité. Elle se consacre également à faire entendre les voix et à faire respecter les droits des populations méritant l’équité. Son leadership reflète les valeurs qui l’ont d’abord amenée à travailler en santé mentale : la compassion, les liens humains et la conviction que chaque personne mérite d’être entendue, respectée et soutenue.
L’Ordre remercie Joy d’avoir accepté un entretien avec ses représentants et d’avoir partagé son expérience avec eux. En signe de reconnaissance, l’Ordre a fait un don à Hospice Niagara.
